Art, Culture, La chapelle : INTERVIEW : Lionel Sabatté, pour l’exposition Alchimies, à La chapelle

Avec Alchimies, présentée à La chapelle – Espace d’art contemporain du 11 avril au 6 juin, Lionel Sabatté explore les frontières entre matière et vivant. Peinture, sculpture, poussière ou soie : tout devient terrain d’expérimentation pour un artiste qui cherche moins à représenter le monde qu’à en capter les instants de bascule.

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Une peinture du lâcher-prise, entre abstraction et apparition

Si Lionel Sabatté est souvent associé à ses sculptures ou à ses œuvres réalisées à partir de poussière, la peinture constitue pourtant le socle de sa pratique. Une pratique qu’il décrit comme « matricielle », présente depuis ses débuts.

À l’huile sur toile, ses peintures se situent à la frontière de la figuration. Issues d’un processus proche de la paréidolie; cette capacité à voir des formes dans l’informe, elles naissent de taches, d’accidents, de surgissements. Peu à peu, l’artiste s’éloigne de la représentation pour laisser place à des compositions ouvertes, où lumière et espace évoquent encore un réel possible, sans jamais s’y fixer.

Ici, le geste prime. Le contrôle s’efface. La peinture devient un espace de liberté, où l’image advient plus qu’elle ne se construit.

La poussière, ce sont des fragments de nous…
– Lionel Sabatté

Quand la matière devient langage

Depuis 2022, Lionel Sabatté enrichit sa peinture de matériaux inattendus. Parmi eux, deux éléments occupent une place centrale : la poussière et la soie.

La poussière, omniprésente dans son œuvre, porte une charge symbolique forte. Elle est trace, résidu, fragment du vivant. Quant à la soie, elle évoque la transformation, celle du ver à soie devenant papillon… mais aussi les échanges, les circulations, les liens entre les cultures.

Intégrés à la peinture, ces matériaux brouillent les frontières : le fragment de tissu devient à la fois support et outil, prolongeant le geste pictural. Tiré, déplacé, il entraîne la matière et participe à la composition. Une manière de peindre presque physique, que l’artiste rapproche volontiers de son passé de judoka : utiliser les forces en présence, accompagner le mouvement plutôt que le contraindre.

Saisir l’instant où la matière devient vie

Au cœur du travail de Lionel Sabatté, et notamment au sein de l’exposition Alchimies, se trouve une fascination ancienne : celle de l’apparition du vivant.

Comment, à partir d’une matière inerte, surgit quelque chose que l’on reconnaît comme vivant ? C’est cette question qui traverse l’exposition Alchimies.

Ses peintures comme ses sculptures cherchent à capter cet instant charnière, ce moment de bascule où quelque chose est en train d’advenir. Des formes apparaissent, sans jamais se figer complètement. Des espaces s’ouvrent, laissant au regardeur la liberté d’y projeter ses propres images.

Des figures humaines en équilibre

Cette recherche se prolonge dans la série sculptée Human condition. Dix figures élancées, réalisées en ciment sur une structure métallique, s’élèvent dans l’espace.

Leur présence est troublante : à la fois humaines et inachevées, elles semblent en cours d’apparition ou de disparition. Lionel Sabatté choisit délibérément de s’arrêter au stade de l’ébauche, laissant visibles les tensions, les manques, les transformations en cours.

De près, ces corps révèlent une matière dense, presque magmatique, évoquant autant le végétal que le minéral ou la chair. De loin, les visages émergent, porteurs d’expressions mêlant dignité, mélancolie et résistance.

Entre les influences d’Alberto Giacometti et d’Ousmane Sow, Lionel Sabatté développe une écriture singulière, où la fragilité des formes dialogue avec la puissance des matériaux.

La poussière, mémoire collective du vivant

Autre étape du parcours, les « portraits poussière » incarnent pleinement la démarche de l’artiste.

Réalisés à partir de poussières collectées notamment dans le métro parisien, ces visages émergent d’une matière composée de fragments anonymes, traces de milliers de vies croisées. Chaque œuvre devient ainsi une forme de condensé du collectif, une présence à la fois intime et universelle.

Là encore, Lionel Sabatté laisse advenir. Les visages ne sont pas maîtrisés, mais révélés. Ils surgissent, parfois familiers, parfois dérangeants, toujours imprévisibles.

Une exposition comme un cycle

De la matière brute des peintures aux figures humaines, jusqu’aux visages issus de la poussière, Alchimies se déploie comme un parcours cohérent.

Un cheminement qui explore, sous différentes formes, une même question : celle de la lisière. Entre le minéral et le vivant. Entre l’abstraction et la figure. Entre l’apparition et la disparition.

Une invitation à regarder autrement la matière, et à percevoir, dans ses transformations, les traces discrètes mais persistantes de notre humanité.

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